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Watchmen : interview de Zack et Deborah Snyder

L'habitude est prise depuis 300 : lorsque Zack Snyder s'attaque à un film, sa femme Deborah n'est jamais loin. Productrice dans la publicité, elle a fondé avec lui leur société de production, Cruel and Unusual films. Après 300, Watchmen est leur seconde création…

Fred Lelièvre: Êtes-vous un vrai "geek", un fondu de comics ?
Zack Snyder : J'étais fan de la revue Heavy Metal. J'ai toujours été attiré par le comics, cela correspondait à ma sensibilité en grandissant. Je lisais aussi des livres "normaux"… mais moins ! Et puis au collège, j'ai lu Watchmen, et j'ai été méchamment bousculé! Ça changeait tout. Auparavant, les super-héros c'était un monde très simple : il y avait le bon, toujours gentil, qui attrapait le méchant; et j'étais très à l'aise avec cette vision, cette morale. Watchmen a tout changé. Alan Moore a repensé le mythe du super-héros en profondeur, sa notion de moralité. "Who's watching the Watchmen" est un question formidable, mais le truc, c'est que justement, il n'y a pas de réponse. Et c'est un question récurrente : qui surveille la police, qui surveille le gouvernement… Je suis un "geek" de comics parce qu'ils ont beaucoup à offrir. Et c'est aussi une expression en pleine évolution. Il suffit d'aller au ComiCon de San Diego, et vous verrez que la culture geek et la pop culture sont aujourd'hui la même, alors que ça n'était même pas concevable il y a quelques années !

F.L. : C'est pour cette raison que vous avez réalisé Watchmen maintenant ?
Z.S. : Oui, parce que la culture pop, la culture du comics, sont arrivée à maturité, et disposent de toutes les références nécessaires.
Deborah Snyder : C'est une culture qui s'impose aujourd'hui totalement. Il ne se passe pas une journée sans qu'un nouveau projet de ce type soit annoncé. A l'inverse, Superman ne pourrait plus être fait de la même façon aujourd'hui. Ce serait trop naïf, trop décalé.
Z.S. : Superman a été le premier super-héros, à sa façon lui aussi a brisé tous les codes, il est devenu une icone de la pop culture avec son logo, son identité… Mais il serait difficile de le reprendre tel que, parce que le public à changé mais pas lui! Les spectateurs ne sont plus aussi naïfs…

F.L.: La question "Who's Watching the Watchmen ?" est une preuve de maturité ?
Z.S. : Oh oui, j'en suis convaincu ! Qu'est-ce qui est bon ou mauvais ? Voulez-vous vraiment que ce soient des gens comme ça qui s'occupent ? C'est toute la question du livre. Ne plus laisser aux autres le soin d'en décider pour nous. Et puis il y a un autre aspect qui compte beaucoup pour moi : Alan Moore nous torture avec un peu d'action, utilise notre fascination pour la violence sans conséquence des comics, la violence pour le fun… et il nous punit en rebondissant sur un autre sujet. J'ai essayé de retrouver cette démarche : juste au moment où ça devient cool, violent, ou on va y trouver notre plaisir, l'action passe à un autre niveau, une autre problématique. Il se sert de notre attirance pour la violence pour déconstruire complètement cette approche.

F.L. : Est-ce que cela a été facile de maintenir un équilibre entre le côté fun, les bastons, les looks, et toute la profondeur du récit.
Z.S. : C'est une très fine frontière. Il faut que le sens soit conservé sans que la forme soit assommante ! Le film est plus sympa que le livre, moins sombre, plus facile d'accès. Un film doit l'être ! Un livre tu peux le laisser tomber, il peut te frustrer, et tu le reprends plus tard. Avec un film, tu ne peux pas ! Le film doit aussi penser à ceux qui n'ont jamais ouvert une nouvelle graphique. De fait, c'est une expérience intéressante pour commencer avec les romans graphiques. Voir le film n'a aucun rapport avec lire le livre, c'est une expérience toute à fait différente, mais il peut donner envie de s'y mettre.
D.S. : Le plus dur a été de converser l'identité des Watchmen avec les studios. Nous avons travaillé sur 8 scripts au long de la production, mais c'était souvent si loin du livre ! Ils voulaient un film pour une audience de masse, qui ne soit pas interdit aux moins de 13 ans, tout ce qui rendait le projet plus "commercialement viable". Mais il n'en était pas question ! On nous répondait alors que nous allions faire un film uniquement pour les fans au comics. Mais je suis totalement en désaccord : quand le projet m'est arrivé, je n'y connaissais rien. Je n'ai pas du tout grandi en lisant des comics, c'était pas mon truc. Quand Zack m'a dit qu'il fallait que nous parlions de ce projet, je l'ai lu pour la première fois. Et je me suis dit "Mon dieu!" C'était tellement plus intéressant que ce que j'imaginais, il y avait de vraies idées ! C'était un vrai challenge. Ceux qui s'attendent à Spiderman ou les 4 Fantastiques risquent un choc. C'est bien plus fort ! La plus grosse difficulté a donc été d'apporter toute l'œuvre, toute sa dimension, sans compromis. Et sans le succès de 300, on ne nous aurait sûrement pas laissé faire. Dans leur esprit, c'était une autre adaptation de roman graphique pour un public mature, comme 300. Et leur raisonnement était que si ça avait marché avec 300, ça pouvait marcher avec Watchmen
Z.S. : Même si ce sont deux projets totalement différents ! Avec des problèmes bien particuliers. Quand j'ai dit que l'un des personnages allait être nu la majeure partie du temps, ils ont tiqué. Et quand ils ont évoqué la possibilité de l'habiller un peu, je leur ai expliqué que je n'avais pas conçu un corps en image de synthèse pour le cacher sous un T-Shirt !
D.S. : Il faut ajouter à leur crédit qu'ils ont écouté nos explications sur la conduite du Dr Manhattan, son détachement des valeurs humaines. Je pensais que cette bataille allait être beaucoup plus difficile, mais finalement, ils ont… capitulé !

F.L.: Watchmen est-il un film cynique ou lucide ?
Z.S. : Je comprends cette question. Dans ce film, le méchant n'est pas le plus mauvais, et le gentil pas forcément gentil, et la conclusion implique que le bien serait le sacrifice de millions de personnes, c'est assez déprimant ! Mais je ne le vois pas cynique. Il ne faut surtout pas oublier que Alan Moore aime les super-héros. Aussi loin qu'il aille, il les aime vraiment ! Les auteurs ne disent jamais que ce que font leur héros est mal : le problème n'est pas leur conduite, mais la moralité de leur démarche…

Zack Snyder ne devrait pas avoir le temps de s'ennuyer, puisqu'il annonce la mise en production de pas moins de 6 films ! Le film d'animation Guardians of Ga'Hoole, une suite à son 300, une adaptation de Ray Bradbury, The Illustrated Man, l'adaptation d'un autre comics de poids, Cobalt 60, et même un film pour faire revivre sa revue de BD favorite : Heavy Metal !
Frédéric Lelièvre

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